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photographie/architecture mettre l'architecture en image Philippe Ruault, photographe Frank Gehry, Daniel Libeskind, Jean Nouvel, architectes
Entretien enregistré en octobre 1999 à l'occasion de l'exposition Photographie/Architecture, collège/lycée Saint Stanislas à Nantes Texte imprimé et diffusé auprès des visiteurs, des enseignants et des élèves . Patrick
Rabréaud : La photographie telle que tu la pratiques, est-elle un
métier de services ou de création ? Philippe
Ruault : C'est un métier de services. Mon intervention se produit
sur le travail réalisé par un autre, l'architecte. Est-ce que dans
ce contexte, je peux penser, mener un travail de création ? Est-ce
que je suis exclusivement au service de quelqu'un qui me paie pour
faire ce travail ou ai-je la liberté d'introduire moi-même ma propre
vision dans ce travail-là ? Voilà
et je te propose de rentrer un peu plus dans les détails. Par nature c'est un métier de services : la photographie appliquée ; mais en même temps, j'ai créé à l'intérieur de ces commandes des relations amicales et professionnelles qui me permettent d'avoir une certaine liberté dans le travail lui-même pour m'exprimer. Comment
approches-tu l'ouvre sur laquelle tu travailles ? Le fais-tu selon
ton libre-choix où cela correspond-il toujours à une commande ? Il
y a toujours un commanditaire, mais je peux dire que je les choisis.
Comment ? Parce que je ne cherche pas de clients, je les rencontre
par des relations, un réseau de clients et d'amis qui, dans leur métier,
exercent aussi des choix par rapport à une certaine vision de l'architecture.
Les relations sont donc choisies. Après, dans la commande elle-même,
je suis libre de prendre mes photographies. Lorsque tu es devant une oeuvre particulière, par quel processus passes-tu pour l'aborder ? Je suppose que parfois tu es dérouté ? Oui
je pense qu'il est même nécessaire d'être surpris, interrogé. Alors
quelle est ta démarche ? On pourrait imaginer que par rapport à une commande, le photographe mène tout un travail de recherches à partir des écrits de l'architecte, de points de vue critiques extérieurs. Moi, je prends pour principe de connaître par avance le moins possible le bâtiment pour l'aborder de manière directe, physique, à la fois froide et brutale. Bien sûr je connais l'architecte, son oeuvre, ses idées, et par rapport à ce nouvel objet je suis préoccupé par le temps qu'il va faire, par des petits problèmes techniques... Comment
engages-tu ton corps ? L'appareil photo, même s'il s'agit d'une chambre 4 x 5 encombrante et lourde, n'est rien par rapport aux dimensions de l'architecture. Ce n'est qu'une interface entre moi et le bâtiment. Ce qui compte c'est l'affrontement entre moi et cet espaces, ces volumes, la lumière, le tout passant par l'oil. Comment l'oil traduit-il le corps ? La relation d'échelle, la relation tactile, la marche... Dans
l'approche visuelle, il faut passer du voir au regarder, c'est-à-dire
devenir actif, conscient des choses. Cette commande, telle que je
la conçois, peut s'étaler sur trois jours. Je vais donc connaître
physiquement l'espace, le bâtiment, connaître toutes ses fonctions,
ses différentes parties, ses détails et comprendre leurs relations.
Ça veut dire faire des kilomètres, le parcourir physiquement. Une
intériorisation ? Oui.
Le voir d'abord de loin, faire le tour puis se rapprocher, le pénétrer
et à l'intérieur particulièrement éprouver sa puissance, son ampleur. Et à ce moment-là, quelle part fais-tu à la technique ? Quel type d'appareils utilises-tu par exemple ? Quel angle de vue ? Quel diaphragme ? Est-ce que ça se déclenche automatiquement ? Est-ce que tu tâtonnes ? Est-ce que tu fais des essais ? Quand
je parle d'affrontement physique avec les bâtiments, c'est aussi pour
parler de la connaissance de leur fonctionnement dans la lumière,
qu'elle soit naturelle ou artificielle. La première chose consiste
à connaître, à deviner tout ce qui va se passer, comment il va vivre
tout au long de la journée, pour savoir à quel moment la photographie
sera possible techniquement et en même temps quand elle exprimera
avec le plus de force le projet de l'architecte. À
quel moment elle sera prégnante ? Oui,
signifiante. Il s'agit de trouver la solution la plus complexe, la
moins facile, faire des choix pour prendre position ; ombre et lumière,
les deux aspects dans toutes leurs relations changeantes pour arriver
à dégager un point de vue, une constance, donner une ambiance.pas
de neutralité, d'objectivité. Peux-tu expliciter davantage ? Je pense par exemple aux photos du musée Guggenheim de Bilbao. Bilbao
est un bon exemple. En fait, je suis arrivé en voiture pour me retrouver
après tous ces paysages traversés par un ciel gris, brumeux, devant
le bâtiment de métal brillant. Mon idée était de me promener tranquillement,
d'attendre le soleil. Puis très rapidement je me suis dit qu'il fallait
y aller ; je ne pouvais pas me retenir. En fait, ce gris lumineux
correspondait bien au gris du titane, très différent de l'aluminium.
Je voulais garder aussi la fraîcheur de cette émotion violente. Alors
je suis parti tout autour, dans les collines, monter et descendre
dans le pilier du pont, parcourir le pont. La nuit est venue et j'ai
continué à photographier, complètement immergé dans un autre monde :
cette ville, son fleuve, l'océan et ce bâtiment complètement intégré
à ce contexte. Oui, tu es allé assez loin pour prendre la photo de nuit. Oui,
je l'ai parcouru de nombreuses fois de jour et de nuit plusieurs soirs
; j'étais entraîné par l'aspect tourbillonnant du bâtiment et le paysage
avec ses collines, les nuages, le vent, des lumières très fugitives
un peu comme à Nantes. Je me disais que ce bâtiment est assez difficile à cadrer, et je me demandais si tu ne t'étais pas éloigné pour faire une image. Parce que la promenade ne permet pas une facile appréhension globale, c'est voulu d'ailleurs. Alors que l'image que tu as faite en t'éloignant permet l'analogie avec une sorte de bateau ; F. Gehry en parle d'ailleurs. Au bord de la rivière tu as cadré de côté, dans l'enfilade, légèrement décalé dans l'angle et là une image complète et simple s'est installée. Oui. En
as-tu conscience ? Dans
la photographie d'architecture, il y a toujours une demande pour avoir
une image globale du bâtiment, une seule photographie du bâtiment
qui puisse servir facilement à tout. En fait, dans la photographie
d'architecture telle que je la pratique, il y a toujours la volonté
de donner à voir le bâtiment sous toutes ses faces, tous ses matériaux,
toutes les lumières. En même temps ce serait un véritable défi de
faire une seule photographie qui contienne tout à la fois, toutes
les autres photographies. une photographie géniale ! Et qu'elle
ait une puissance extraordinaire, qu'elle puisse tenir tous les discours
esthétiques, techniques... Pourquoi
celle-là ? Elle a eu un certain succès quand même ? Parce
qu'elle résume bien l'atmosphère de Bilbao, du bâtiment dans Bilbao.
C'est une vraie carte postale. Maintenant par rapport à cette question
d'une seule photographie pour un bâtiment, dans une conversation récente
à Brégenz en Autriche avec Jean Nouvel, il m'a au contraire suggéré
de faire plusieurs photographies afin de ne pas tout donner en une
seule fois, et de garder un effet de découverte, particulièrement
dans les relations qu'il y a entre les parties du bâtiment, les espaces,
les matériaux. Chez Jean Nouvel, il est souvent impossible de rendre
toute la complexité en une seule photographie. À Lyon, il y a des
parties non visibles, enterrées, et chez Cartier la complexité ne
peut s'exprimer que sous différentes lumières. Tu
travailles donc par fragments, par série ? Pour
en revenir à Bilbao, au début c'était assez fascinant de jouer avec
le cadrage, de faire des compositions comme des tableaux parce qu'en
regardant ce bâtiment, tout de suite reviennent en mémoire des peintures
que l'on connaît. D'ailleurs la collection intérieure y fait aussi
penser. Il y a un aller et retour intéressant entre le bâtiment lui-même
et les oeuvres qu'il contient. Et après, j'ai pu l'aborder dans son
ensemble, dans son site. Que cherches-tu à fixer dans ton cadre ? Puisque tu dis travailler avec une chambre pratiquement tout le temps et que la chambre condamne l'instantanéité ? Je
parle à la fois d'affrontements directs, de spontanéité, en même temps
j'ai un outil qui est rigide par son poids, son maniement lent par
rapport à un 24x36. J'utilise des temps de pose longs avec un diaphragme
très fermé pour la profondeur de champs. En même temps je dis qu'il
faut suivre le parcours de la lumière pour être prêt à la saisir.
Il y a une tension entre la spontanéité, la réceptivité aux événements
créés par la lumière et le fait d'attendre parfois des heures. Tension qui résumerait toutes les sensations que tu aurais eu, qui serait la synthèse, la quintessence. Le
défi que je me pose c'est de donner à voir dans la photographie toute
la complexité du bâtiment au moyen de la lumière pour exprimer au
mieux le projet de l'architecte. Qu'est-ce qu'une bonne photo ? Que revendiques-tu ? Un art de la révélation ou un art d'expression engageant une démarche transformatrice ? La photo exprime-t-elle des sensations, des émotions, des idées qui te conduisent à la perception du bâtiment ou tentes-tu au contraire de révéler quelque chose ? La durée que tu installes ne vient-elle pas là pour que la bonne photo s'impose toute seule ? Je
crois que c'est un art de la révélation. Toute la tension créée est
là pour faire venir à la lumière cet objet, pour l'éclairer, le rendre
visible. Mais ceci sans intervenir, c'est-à-dire en ne fabriquant
pas le bâtiment avec des grand-angles, des plongées, des contre-plongées.
Il faut trouver la bonne distance pour laisser aussi venir l'objet
vers soi et créer cette rencontre. L'émotion la plus forte est peut-être
de sentir que l'on touche au projet-même. Il faut qu'il y ait une évidence, une concordance et même que ça obéisse à une logique en fait. Le
terme évidence me semble très juste. Ça doit exister à un moment parce
que j'ai fait ce que je pouvais faire pour que ça existe. Il semblerait d'après ce que je connais de toi et de ce que j'ai vu, que tu aimes produire des images uniformément nettes, est-ce par référence à la peinture ? Je
ne crois pas, non. C'est
une fausse question ? Je
dirais que dans cette idée de justesse... Précisément, l'utilisation de la chambre pose le problème du point de vue. Comment résistes-tu à la tentation du point de vue instrumental assumé par certains artistes photographes qui laissent une netteté totale s'imprimer partout ? Alors que toi, d'après ce que tu décris, ton travail est sensible et logique avec pourtant ce désir de netteté parfaite puisque là est le travail de la chambre, il n'y a pas de flou, pas d'accident, pas de mouvement ou quand il vient c'est vraiment comme une anecdote, on sent que c'est un passage... Oui. À l'intérieur d'un cadre qui est installé. J'ai
parlé d'affrontement, de relation directe avec l'objet. Dans cette
relation il n'y a pas de séparation mais des interactions. Ce n'est
pas un retrait neutre et froid mais un échange qui se fait dans la
simplicité, la transparence. Le mouvement va aussi bien de moi vers
l'objet que de l'objet vers moi. Ta
netteté consiste donc à la laisser venir complètement ? Voilà,
et donc introduire cette netteté, ce cadre que tu dis, c'est... Pour
apporter plus d'informations, plus de présence ? Oui,
c'est poser les conditions de cet échange. Cet échange doit être net,
évident pour que la relation soit directe, honnête, franche... Ce qui élimine pas mal d'effets de la photographie. Bien
sûr. C'est pour cela que je te parlais de peinture. Il
s'agit de créer ce mouvement entre moi et l'objet ou l'objet et moi
alors qu'en même temps d'autres facteurs, d'autres éléments peuvent
intervenir. Il faut aussi que la situation reste ouverte ; donner
la possibilité, et c'est peut-être le plus difficile, d'accueillir
des accidents, des surprises. Chez Jean Nouvel ça paraît assez évident. Oui Parce que cela fonctionne avec l'ouvre elle-même en tant que capteur d'interférences. Jean
Nouvel m'a permis de sentir ces possibilités-là. Son architecture
doit être habitée. Parfois dans des discussions, il m'a demandé pourquoi
je travaillais à la chambre, sous-entendu « j'aimerais bien que ça
bouge un peu et puis, tiens, si c'était plus flou aujourd'hui ce serait
peut-être pas mal... », cela fait partie des discussions, mais au
bout du compte, quand il sélectionne des photos, il prend toujours
ces photos frontales, cadrées, nettes. Sans déformation. Oui,
alors qu'avec un appareil 24 x 36 tout aurait été déformé. C'est aussi
un jeu entre nous. Parce
qu'il y retrouve ses trames ? Oui
et en même temps, il veut que ses bâtiments soient occupés, qu'ils
vivent. Alors il faut prendre les habitants du bâtiment, les activités
qui s'y passent, introduire le mouvement. Des effacements. À
Lucerne particulièrement, la demande était très pressante, il fallait
photographier pendant le concert, l'entracte. Chez Cartier, le mouvement
est créé par les différentes lumières, de jours, de nuit, les différentes
distances, la transparence et les reflets qui se répondent. On pénètre
le bâtiment et on est pris dans un mouvement, mais au départ il faut
être face au bâtiment. Comment
ton travail résiste-t-il ensuite ? Résiste
? Oui, quel est l'intérêt spécifique de la photographie dans la relation avec l'architecte et les médias (réseaux, circuits de distribution...) et comment la photographie, telle que tu la pratiques, peut-elle résister avec sa spécificité étant donné que tu délaisses le développement, le tirage et les autres manipulations ? puisqu'en fait elle ne tient que par elle-même ? Oui,
ici on vient de parler particulièrement de la prise de vue de l'architecture,
des rapports qu'il peut y avoir avec l'architecte, des discussions
sur la photographie. Ensuite ces photographies évidemment sont faites
pour être utilisées, imprimées dans les magazines, dans les livres.
Finalement le fait que Jean Nouvel sélectionne photographie de manière
très stricte, violente, me paraît logique, c'est un travail d'approche,
de confrontations, de points de vue jusqu'à arriver à une concordance,
une satisfaction partagée. Pour ce qui est des magazines, le photographe
n'est pas maître de la sélection, du cadrage. Il faut espérer que
dans une publication, un livre, les photographies seront exploitées
intelligemment par le maquettiste. Mais pour être honnête, le pourcentage
de satisfaction est faible. La plus grande satisfaction est mon travail
pour le magazine japonais Kenchiku-Bunka. Qu'attends-tu de cette exposition et pourquoi mettre en tension la prise de vue et les différentes modalités de son exploitation ? (l'exposition présente des tirages originaux et des emplois des mêmes vues dans diverses publications - ndlr) Comme
je l'ai déjà dit, ce qui compte pour moi c'est la prise de vue, et
puis il existe quelques satisfactions à travers des livres, ma relation
avec Jean Nouvel et au magazine japonais. L'exposition est l'occasion
de marquer une pause dans la prise de vue, de jeter un regard différent,
plus sélectif sur la production passée. Dans l'exposition la plupart
des photographies seront exploitées sous forme de projections de diapositives
ou de grandes photographies transparentes rétro-projetées. Il y aura
donc un lien direct entre la pellicule originale et sa reproduction. Dans
la photographie appliquée, c'est-à-dire qui a une fonction utile,
le photographe n'est maître ni de la sélection ni du cadrage. Il peut
y avoir un directeur artistique qui dirige le projet éditorial. Donc
il choisit par rapport à un usage bien précis. Le cadrage qui est
un des fondements de la photographie, c'est-à-dire détacher du monde
une partie, va lui échapper. Tout est dit par-là même. Le
tirage ? Selon
sa qualité, il peut détourner complètement le sens de la photographie.
Je ne réalise des tirages que pour les expositions. Mais en France
particulièrement, il est difficile de choisir son tireur, le papier,
le procédé et particulièrement dans la photographie couleur. Au début,
je réalisais moi-même mes tirages mais aujourd'hui je n'aurais plus
le temps. Tu
es un producteur de matières premières ? Pour
la photographie c'est la prise de vue et c'est là exclusivement que
je pense espérer réaliser ce que je veux faire, que je pense m'exprimer
par le choix des cadrages, des lumières ; là je suis entièrement libre. Exerces-tu
des choix en dehors de la prise de vue ? Oui,
je sélectionne les gens avec qui je travaille et l'architecture qui
m'intéresse. Refuses-tu
de travailler avec certaines personnes ? Oui
en ne faisant pas de démarche commerciale d'abord. Ensuite, en fréquentant
certains groupes et pas d'autres. En affichant mes relations en public. Comment la continuité de ton travail s'est-elle construite ? D'abord comment as-tu évolué, ensuite quels sont tes repères et comment lis-tu ce que tu produis ? Il
y a une idée en photographie à laquelle je crois, c'est le hasard
; un hasard que l'on provoque, que l'on prévoit, un hasard calculé.
Comment certaines fréquentations peuvent entraîner d'autres relations
? Comment la fréquentation de certains lieux entraîne vers d'autres
lieux ? Tout paraît hasardeux et pourtant c'est une suite de décisions
qui m'a amené à la situation où je suis. À une certaine époque, j'ai
par exemple eu conscience qu'il fallait que je m'éloigne de Nantes
pour faire de nouvelles expériences, me donner de nouveaux défis.
Certains architectes nantais en ont été étonnés croyants que j'étais
attiré par les stars. En fait j'ai pu aussi avoir des relations nouvelles
et connaître d'autres architectures. Mais dans ta production, quels sont tes repères ? Comment fais-tu l'interprétation de ton produit ? Comment le critiques-tu ? Parce que la continuité doit s'élaborer aussi de cette manière, la lecture du travail présent conduisant à anticiper un peu le travail suivant ? Oui,
bien sûr. Même si tu es dans une position d'accueil, après, quand tu regardes en arrière, il t'est peut-être possible de voir comment tu as opéré dans ta démarche ? Puisque devant de si grands dangers, tu es quand même obligé d'élaborer une continuité pour ne pas te perdre ? Oui, appelons cela une continuité. Mais en même temps je dois me mettre toujours en danger c'est-à-dire être vigilant, attentif à ce qui se passe. La photographie peut devenir aussi une habitude quand on photographie tous les jours sans intérêt particulier. Il m'arrive de sentir l'intérêt faiblir alors je dois trouver un moyen de retrouver une nouvelle motivation. Ça veut dire souvent changer de lieu, voyager. L'amateur éclairé est dans une position privilégiée parce qu'il fonctionne sur son plaisir uniquement, il est dans son monde. C'est compulsif. Oui,
ce n'est pas une photographie utile. Elle fonctionne en vase clos.
C'est un loisir, quelquefois une obsession. J'ai éprouvé à un certain
moment cette perte du plaisir lors du passage du statut d'amateur
à celui de professionnel. Le rapport au monde est différent. Dans
ma situation, ce n'est pas un individu seul qui règle ce rapport,
il y a des objets qui sont désignés par quelqu'un d'autre dont je
dois parler, et en même temps c'est ma parole. As-tu
conscience de faire une oeuvre ? Oui,
peut-être, dans une conversation comme celle-ci, qui me donne l'occasion
de me remémorer toute cette expérience, de me rappeler comment et
quand s'exerce cette volonté, cette conscience de ce qui se passe,
c'est peut-être là qu'est l'ouvre. Ce qui fait l'ouvre c'est cette
attitude-là peut-être. Y
compris l'incapacité à comprendre ce que l'on fait. On peut être terrible
n'est-ce pas, dans un regard ? Oui,
toutes ces explications a posteriori n'enlèvent pas le mystère qu'il
y a dans tous cela. Y compris ce qu'il y a de bon mais à la fin on ne sait jamais... Oui,
mais au moins je suis conscient du désir que j'éprouve à faire ce
métier, je sais aussi les émotions qui m'habitent. Sentir la maîtrise
de ce que je dois faire.
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