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Enseigner
des problèmes
Bernard Michaux Conférence prononcée lors du stage de didactique des arts plastiques de Sèvre en décembre 1990
“Enseigner
des problèmes ”. Cela revient à dire enseigner des questions
à résoudre, des tâches à accomplir et pas seulement enseigner des
résultats. Enseigner
des problèmes, c’est enseigner des questions qui n’existent que
si quelqu’un se pose ces questions. C’est enseigner à problématiser
; j’envisage mal ce que serait un problème qui ne serait pas posé,
auquel on aurait simplement rendu visite, qu’on aurait contemplé. Donc, enseigner à problématiser. Problématiser comporte, me
semble-t-il, deux mouvements : un mouvement de l’esprit, mener une
enquête sur ce qui est encore inconnu, qui sera peut-être mieux
connu lorsqu’on aura la solution, mais qui est encore inconnu. Donc,
c’est effectivement un mouvement de l’esprit. C’est aussi un mouvement de
l’affectivité dans la mesure où quelqu’un se pose un problème
et il en assume l’incertitude pendant au moins un certain temps. Il
avance sur des terres plus ou moins balisées mais où la connaissance
est à construire et il assume donc une incertitude. C’est un
mouvement de l’esprit et un mouvement de l’affectivité , un
certain engagement de la personne, d’une certaine manière. Enseigner à problématiser n’est
pas enseigner quelque chose, mais plutôt sur un objet
enseigner à faire quelque chose. L’élève a à apprendre à
problématiser. Pendant un certain temps, nous — je m’autorise ce
nous professionnel — nous le mettons dans des situations problématiques,
mais nous sommes là. Certains types de réponses ne sont pas
inconnus. D’une certaine manière, notre tâche est de pouvoir nous
retirer au bout d’un certain temps et de supposer, sans prendre ici
de situation idéale, mais de supposer, néanmoins, qu’il continue
à problématiser pour sons propre compte. Nous avons enclenché un
mouvement chez lui, problématiser, non pas nécessairement inventer
des problèmes inédits, être original à toute force, mais problématiser
même des problèmes déjà bien balisés, c’est-à-dire se les
poser. Les problèmes n’existent que
quand quelqu’un les pose. Et au fond, l’élève a à apprendre
la problématisation — même s’il n’est pas seul pour cela, même
si la situation a lieu en commun, avec communication, peut-être même
avec division des tâches — il y a à
vivre une expérience de soi qui est l’émergence d’un problème.
Et c’est ce qui me fait dire que,
dans une certaine mesure, chacun d’entre nous devant des problèmes,
même dans une position d’élève ou d’enseignant, est dans une
position de chercheur. Je ne sais pas si au bout du compte nous serons
d’accord sur ce point, mais, me semble-t-il, il y a un fond commun
de l’élève et du chercheur : c’est la problématisation. Apparemment, je le sais bien, les
situations sont distinctes. L’élève, au mieux, apprend à problématiser,
mais il apprend aussi en problématisant. C’est une manière provoquée
d’assimiler en problématisant des résultats qui existent déjà
(donc différents du chercheur qui lui, n’a pas ces résultats-là).
L’élève se trouve devant des exercices déjà bien problématisés
et il a en plus, dans la position scolaire,
un fort sentiment d’application. Le chercheur n’est pas
dans cette position. Donc, apparemment, les situations sont
distinctes. Je voudrais simplement montrer que, dans le rapport au
problème, il y a pourtant des points essentiels communs : apprendre
à l’élève à problématiser, est dans une certaine mesure, le
mettre en position de chercheur. Premier moment :
“Qu’est-ce qu’une problématisation dans la démarche
scientifique ?” 1 Voici des textes
qui évoquent des problématisations scientifiques effectives,
qui théorisent ce qu’est la problématisation et qui sont eux-mêmes
des problèmes. Ce ne sont pas de simples bilans, ce sont des textes
à l’articulation de questions de pédagogie, de question de
recherche et de questions de théories de la science, d’épistémologie.
Ces textes peuvent et doivent nous
faire réagir. Des questions aiguës ou des approches particulièrement
intéressantes peuvent très bien y côtoyer des poncifs tout à fait
éculés. Je tiens absolument à désacraliser complètement ces
textes, c’est précisément une exigence de la problématisation que
d’avoir vis-à-vis d’eux, une lecture active en quelque sorte. Est-ce une évidence première ? Un
problème s’installe sur ce qui n’était problématique,
c’est-à-dire ce qui ne paraissait pas douteux, ce qui ne paraissait
pas incertain, ce qui ne paraissait pas compliqué, ce qui ne valait
pas la peine qu’on le construise. En quelque sorte, un problème
commence par une absence de problème. Émerge une question là où on
ne se posait pas de question. Mais quand le problème est venu, quand
une pensée ou une activité a rencontré un problème, il n’est
plus en notre pouvoir de l’éviter, de faire comme s’il
n’existait pas. On peut chercher à le résoudre, l’avoir résolu,
on peut le laisser béant mais c’est en sachant qu’il est
ouvert. C’est comme si, avec l’émergence
d’un problème, une sorte de mouvement irréversible s’était
produit. Commençons par approcher ce qu’est un problème dans
l’après-coup d’un problème. Ne faisons pas semblant de
construire la manière de faire émerger un problème, comme si on
rassemblait des matériaux, on construirait pierre à pierre. Essayons
plutôt de voir, dans des problèmes déjà posés, déjà établis,
dans l’après-coup, ce qui a changé ; d’avoir une vue rétrospective,
à contre courant du mouvement d’émergence des problèmes. Première remarque :
Lorsqu’on a soulevé un problème, l’opinion qui précédait le
problème au moment où “ça ne faisait pas problème”, cette
opinion apparaît mieux comme étant une opinion. Après la position du problème, en
quelque sorte, le terrain sur lequel il s’est élevé et auquel on
ne songeait pas auparavant est regardé d’une manière tout à fait
différente. Lisons Bachelard (feuille 2) : “Quand
notre lecteur aura achevé la lecture de cet ouvrage” (La
psychanalyse du feu), “il n’aura en rien accru ses connaissances.
Ce ne sera peut-être pas tout à fait de notre faute mais ce sera
plutôt une simple rançon de la méthode choisie. Quand nous nous
tournons vers nous-mêmes, nous nous détournons de la vérité. Quand
nous faisons des expériences intimes, nous contredisons
fatalement l’expérience objective. Encore une fois, dans ce livre où
nous faisons des confidences, nous énumérons des erreurs”. Plus loin, lorsque le problème est
apparu, l’opinion qui le précédait était — dit-il — “ingénue”.
Plus loin, “des convictions souvent bien ingénues”, … “détruire
en soi-même ces convictions non discutées”, … “que chacun détruise
plus soigneusement encore … ses complaisances pour les intuitions
premières”, … “c’est pratiquer un exercice où nous sommes maîtres,
se moquer de soi-même”. Bref, lorsqu’on a tenté l'objectivité
scientifique, on a refusé la séduction du premier choix, on a
refusé la séduction première, on a abandonné le premier contact, démenti
le premier contact. Lorsque le problème a été posé, ce
qu’on ne prenait pas auparavant pour une opinion mais pour une évidence,
n’apparaît plus comme une évidence mais comme une opinion
qui jusque-là n’avait pas été discutée. Il n’y a pas que
l’objet qui change quand on pose un problème mais aussi le
rapport que l’on entretenait avec cet objet. Dans le texte (1 bis), vers la fin de
l’avant dernier paragraphe, Bachelard prend l’exemple d’un objet
qui flotte sur l’eau ; pour l’enfoncer, nous devons exercer une
force, il résiste ; nous employons un verbe actif, il flotte. Mais en
réalité ce qui maintient le corps flottant à la surface, c’est ce
qu’on appelle la poussée d’Archimède. Nous découvrons donc a
posteriori, quand le problème est résolu, que malgré le rapport
pratique (pour l’enfoncer, il faut pousser et il résiste), en réalité
le corps flottant est flotté. Il est passif : c’est la poussée
d’Archimède qui l’empêche de descendre, contrairement à l’expérience
concrète, contrairement au langage, qui nous fait employer le verbe
actif flotter. De telle sorte qu'après coup, lorsque le problème est
résolu, non seulement notre connaissance de l’objet est changée,
mais en même temps notre rapport à lui est différent. Nous découvrons
que notre rapport à lui est fait de sensations qui ne sont pas des évidences
mais elles-mêmes des constructions et que ces pratiques — comme
d’enfoncer le corps flottant — ne sont pas non plus des évidences
mais des constructions et que notre rapport à cet objet est fait
aussi de langages qui ne sont pas non plus des descriptions naturelles
mais qui sont eux-mêmes une structure. Bref, quand le problème est posé, il
apparaît irréversiblement que l’objet a changé, mais que celui
qui a posé le problème est lui-même changé. Dans des rapports
apparemment lisses, simples, banals avec le réel, il découvre au
contraire une construction sous-jacente. Tel est l’après-coup du
problème. Il y a d’ailleurs, j’y reviens au
passage, un aspect affectif de la résolution du problème qui apparaît
souvent dans une certaine jubilation, comme si du point de vue le plus
intime, l’individu réorganisait — je dirais presque dans
l’affectivité, de façon énergétique — réorganisait ses
rapports avec le réel. Il y a une certaine jubilation du problème résolu
ou une certaine excitation à tenter l’hypothèse heureuse. Nos élèves
connaissent cela dans certains cas ; le chercheur scientifique connaît
cela aussi. Donc, l’inflation du mot “problème” aujourd’hui
l’a quelque peu émoussé, mais un problème ne se borne pas à être
une difficulté ou un malaise indéfini. Le problème apparaît comme une
question cernée par des données, définie par des données ; une
inconnue, certes, mais cernée par du connu ; une inconnue mais qui
n’est pas n’importe quoi, qui est cernée par du connu et donc,
qui entre dans un réseau de significations ou dans un réseau de
notions, dans des logiques, dans des intertextualités. Les données
elles-mêmes ne sont pas spontanément disponibles, elles sont
construites, elles sont choisies pour leur pertinence, elles sont
articulées entre elles. Vis-à-vis du problème, ce sont les données
; mais vis-à-vis de nous, elles ne sont pas données. Les données
d’un problème sont elles-mêmes construites. La question du problème
n’est construite qu’à travers les données, mais les données
elles-mêmes ne sont pas données mais construites. Un problème
ainsi, à vrai dire, n’apparaît jamais seul mais lié à
d’autres, plus avancés ou moins, mais lié à d’autres ; cet ensemble
formant ce que j’appellerai une problématique
, c’est-à-dire, une
articulation de problèmes interdépendants. Alors, il devient peut-être possible,
à ce moment-là, de retracer l’itinéraire d’une problématisation
; parti de l’après-coup, il faut peut-être essayer de se mettre
dans le bon sens et de retracer l’itinéraire. Deuxième remarque :
L’expérience courante. L’émergence du problème commence
par une absence de problème ; l’expérience courante, Bachelard y
insiste fortement (page 2 Bis). L’expérience courante articule des
pratiques ordinaires, des valeurs, du langage : si lisse, si évidente
quand le problème n’est pas là, nous la découvrons, quand le
problème est résolu, elle-même construite, faite d’un réseau de
renvois qui font interférences. Le banal est lui-même une
construction inaperçue. L’évidence, la spontanéité, la banalité,
sont en fait une non conscience
de notre rapport aux objets, mais
ce rapport, dès lors qu’un problème aura été résolu à son
sujet nous apparaîtra comme construit. C’est ce qui fait dire
couramment à Bachelard qu’il n’y a pas de naïveté première ;
que l’esprit naïf, contrairement à une opinion fréquemment reçue,
n’est pas un esprit jeune, mais un esprit vieilli. Comme dit
Bachelard, il a l’age de ses préjugés. La problématisation rompt avec le
banal, suppose du construit là où on n’a pas l’habitude de
voir du construit mais une évidence. Contredire un passé, c’est
cela rajeunir : en problématisant je me sens rajeunir. Troisième remarque
: Comment naît la problématisation ? Mais alors, comment naît la problématisation
? Apparaît le rôle déclencheur d’une anomalie. Quelque chose ne colle pas : un décalage
systématique par rapport à une prévision qu’une théorie antérieur
ou qu’une évidence rendait ferme ; ou bien une trop grande homogénéité
des résultats (lorsqu’un résultat qui a ordinairement une
approximation, n’en a plus du tout. Une trop grande homogénéité
des résultats, contrairement aux apparences, ne satisfait pas mais
inquiète). L’exception aussi quand sa particularité ne
s’explique pas. Surgit à la conscience ce qui ne va
pas de soi ; ce qu’on a pris pour naturel, l’anomalie le montre
conventionnel ; ce qu’on a pris pour normal manifeste tantôt telle
règle, tantôt telle autre. L’anomalie échappe au banal et l’expérience
de l’anomalie transforme alors le banal en expression d’une loi :
puisqu’il y a une anomalie, cherchons la loi. Dans la dialectique
de la loi et de l’anomalie , c’est l’expérience de
l’anomalie qui est le moteur, ce que Bachelard appelle (confère
texte 1) “le sens du problème”. “C’est précisément ce
sens du problème qui donne la marque du véritable esprit
scientifique”. C’est là une expression à double
entrée. Quelqu’un a le sens du problème comme on dit de
quelqu’un “il a le flair de ces choses-là”, il les perçoit. On
peut penser aussi que le problème a un sens, il présente un
questionnement dans un ordre. Voilà un esprit qui se laisse mettre
dans l’ordre où les questions se présentent, qui finit par ne plus
trop résister ; l’esprit scientifique suit cet ordre des questions,
n’oppose pas de résistances à l’orientation — et en tous cas,
il les surmonte — que le problème lui impose. La pertinence d’une bonne question
est un long combat parce que l’anomalie montre que ça ne colle pas,
qu’il y a du construit là où on n’en soupçonnait pas, mais on
n’est pas prémuni contre les questions semi-naïves,
semi-critiques, celles qui forment des erreurs. Bref, s’ouvre tout
le processus de la rectification.. J’ai tendance à ne jamais croire les
biographies un peu romancée et parfois hagiographiques d’un
savant qui dit : “Brutalement, au réveil, la question était
claire.” Le surgissement des bonnes questions ne suppose-t-il pas préalablement
une longue démarche de rectification, ce que j’appelle un long
combat, c’est-à-dire un long processus de rencontre de l’erreur,
de rectification, et donc d’un esprit qui est déjà fortement
instruit ? Quatrième remarque
: La situation première, le premier contact seraient à poser en
termes d’obstacle. Pourquoi l’anomalie n’est-elle pas
tout de suite repérée ? Pourquoi cette difficulté à poser à son
sujet des questions qui seront d’abord des erreurs, qui seront
semi-naïves, semi-critiques ? Tout le terrain premier, celui des
pratiques, celui de la constitution immédiate des sensations, du
langage, pourrait être appelé obstacles à la problématisation ; ce
que Bachelard appelle (texte page 1) des “obstacles épistémologiques”. Le langage construit, la perception
construite, les valeurs dominantes, etc, tout ceci n’est pas
seulement un terrain mal formé mais ce sont aussi des obstacles, une
véritable dynamique de résistance à la formation du problème.
Dans ce même texte, Bachelard dit de l’opinion courante : “Elle
pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances”.
Ce qu’il appelle ici opinion, ne le prenons pas au sens trop étroit
; c’est au contraire un sens large, c’est tout ce qui précisément
n’a pas été problématisé, tous les avis, tous les rapports au réel
tant qu’ils n’ont pas été problématisés. “Elle traduit des besoins en
connaissances”, en d’autres termes, le premier contact avec le réel
a des fonctions pratiques ; fonctions adaptatives ; fonctions dans les
rapports sociaux : la perception la plus fonctionnelle qui soit —
se situer dans le monde avec ses cinq sens — ; le langage qui est
spontanément porteur d’abstraction — puisque tout nom, pour ne
prendre que cela, est en lui-même la désignation non d’une
singularité mais d’une classe d’objets — il suffit quelques
fois que nous nommions une classe d’objets pour croire qu’il y a
quelque chose alors qu’il n’y a rien ; souvent la problématisation
aboutit à l’idée qu’il n’y a pas d’objet mais des rapports,
mais nous nommions un objet. Mais lorsque l’anomalie se présente,
la problématisation apparaît comme une meilleure fonction
adaptative puisque, précisément, la fonction adaptative spontanée,
les opinions, langue, perceptions, valeurs dominantes ont été mises
en échec. La problématisation de cette anomalie serait en quelque
sorte une fonction adaptative au carré, une fonction adaptative
lorsque la fonction adaptative immédiate a été mise en échec. On
pourrait, ici, montrer la fonction pratique de la problématisation y
compris dans les secteurs les plus abstraits, les plus théorisés,
les plus formalisés, les plus mathématisés. Problématiser c’est
objectiver. C’est un processus d’objectivation, c’est-à-dire de
découverte de tout ce qu’il y a dans un rapport apparemment
spontané. Du côté de l’objet, surmonter les
obstacles épistémologiques c’est découvrir que “Le simple est
toujours du simplifié”. Sous la fausse simplicité première apparaît
la complexité, non pas que ce soit devenu plus compliqué, mais on a
découvert l’articulation des différents paramètres. Prenons un exemple dans le travail de
Galilée. Depuis toujours, les hommes ont vu des objets tomber en
chute libre et entre un objet lourd et un objet léger qui tombent du
même endroit et au même moment, expérience commune, le plus lourd
arrive au sol en premier. Cette expérience commune est immédiatement
interprétée : la chute est fonction du poids. La problématisation de Galilée
consiste non pas à regarder des objets tomber, mais au contraire à
en faire rouler sur des plans inclinés en changeant leur inclinaison,
leur longueur, en changeant le poids des masses polies qu’il faisait
rouler. Il demande quel est le rapport entre les distances et le temps
est indifférent du poids. Dans la nature, “hors laboratoire”, un
objet lourd et un objet léger n’arrivent pas au sol en même temps,
en laboratoire, si, avec des boules très dure, très denses. Il faut
donc admettre que la raison pour laquelle dans la “nature” les
objets n’arrivent pas au sol en même temps n’appartient pas à la
loi de la chute des corps. La loi de la chute des corps ne comporte
pas le poids. C’est donc que le poids agit autrement (rapport entre
le poids et le volume, la densité et la résistance de l’air).
Ainsi, dans la nature, lorsqu’une bille et une plume n’arrivent
pas au sol en même temps, il n’y a pas une loi mais deux (la loi de
la chute des corps qui est rigoureusement indifférente au poids et
celle de la résistance de l’air). Autrement dit, dans une même expérience
courante il y a en réalité deux lois. D’où le rôle expérimental
du laboratoire. Dans la nature, tout est dans tout, et
donc il n’y a pas moyen d’éliminer un certain nombre de paramètres.
Dans le laboratoire on élimine un certain nombre de paramètres parasites,
on décompose, on recompose. On découvre la complexité ; mais
complexe ne veut pas dire compliqué puisqu’on découvre qu’il est
plus facile de penser le complexe et qu’il est plus compliqué
d’essayer de penser le simple ; simple ne veut pas dire facile,
complexe ne veut pas dire compliqué. Cinquième remarque
: A quoi bon faire tout cela ? Une remarque qui partirait d’un désir
de vivre simplement, facilement, de rester en contact avec la réalité
immédiate. J’envisage trois types de réponses
à cet “à quoi bon”, illustrés par les textes de Bachelard. Problématiser est la dynamique même
de la construction de la vérité. Je laisserai de côté la question de
la vérité révélée qui nous enverrait sur des pistes religieuses,
je laisserai de côté la question de la vérité valeur morale qui
nous enverrait du côté de la sincérité, mais en tous cas si
j’appelle vrai un rapport au monde qui correspond à ce dont le
monde est fait, une concordance entre la pensée et le monde, ces vérités-là,
nous autres les hommes, nous devrons les construire. Elles ne sont
jamais immédiates et donc, problématiser est la dynamique même de
la construction de la vérité. Il n’y a pas de réponse si il n’y
a pas d’abord une question. Et, il n’y a pas de rectification
s’il n’y a pas d’abord une erreur. Mais une erreur fait partie
du processus de la problématisation. L’écrivain indien
Rabindranath Tagore disait “Si nous empêchons l’erreur
d’entrer, la vérité restera à la porte”. Oui, parce que si la vérité
est quelque chose que nous construisons par une dynamique du problème,
se tromper est impossible à éviter et donc la problématisation est
aussi un processus de rectification. Ceci peut avoir une incidence pédagogique
: proposer des problèmes n’est pas proposer trop peu de données,
mais n’est pas en proposer trop non plus. Trop de garde-fou,
c’est-à-dire une réponse déjà inscrite dans les données de façon
non ambiguë, non équivoque, ne permet pas le processus de
l’erreur, n’exerce pas au processus de la rectification. Cela peut
même donner éventuellement à l’élève l’impression que la vérité
“découle de” ; or elle ne découle de rien, elle est à
construire. Problématiser est intéressant. L’individu y prend de l’intérêt :
ne rend pas la pensée plus difficile mais plus facile ; il y a
authentiquement des découvertes à faire dans le complexe. Et cet intérêt-là,
s’il ne se manifeste pas et s’il est même rejeté ou refusé,
c’est donc que nous ne sommes pas dans une cité d’anges et
qu’il y a des inhibitions à s’approprier ce qui est en réalité
intéressant. Problématiser est éducatif. Je prends ici éducation dans un sens
assez large qui est la formation d’un être. Problématiser est éducatif,
problématiser est auto éducatif. En problématisant on s’éduque
soi-même puisque problématiser n’est pas substituer de
l’abstrait au concret, l’abstraction restant un moyen et pas un
but, mais trouver que grâce à la position d’un problème, le
concret est plus riche qu’un premier contact ne le fait croire.
Problématiser est éducatif, dans ce sens-là. La problématisation
élargit l’horizon d’objet, elle introduit des dimensions
nouvelles, elle élargit donc l’horizon de soi ; c’est en ce sens
que je la trouve éducative, auto éducative. Lisons Bachelard (ligne
18) : “L’objectivité doit d’abord tout critiquer, dit-il, la
sensation, le sens commun, la pratique la plus constante, l’étymologie
enfin, car le verbe qui est fait pour chanter et séduire, rencontre
rarement la pensée. Loin de s’émerveiller, la pensée objective
doit ironiser.” J’aime assez cette expression d’ironie,
ironiser, se moquer de soi-même. Se moquer de soi-même, c’est-à-dire
qu’il y a effectivement une certaine distance à prendre comme dans
l’ironie, par rapport aux choses, découvrir dans cette distance une
construction, l’épaisseur d’un problème, une anomalie ; on
s’est laissé prendre, cet aspect ironique permet de soulever la
question. Le mot ironie d’ailleurs vient d’un verbe grec,
questionner. L’ironie de Socrate est à la fois la distance qu’il
sait prendre avec parfois un peu de malveillance vis-à-vis de ses
interlocuteurs, mais en même temps cette distance-là est toujours
grosse d’une question qui oblige l’autre à fouiller davantage.
Dans l’ironie, attitude interindividuelle ou vis-à-vis de soi-même,
apparaît précisément l’épaisseur d’un questionnement. Bachelard fait ici des remarques très
perspicaces, très sagaces, très pointues ; mais lisons la suite :
“Sans cette vigilance malveillante, nous ne prendrons jamais une
attitude vraiment objective. S’il s’agit d’examiner des
hommes, des égaux, des frères, la sympathie est le fond de la méthode”
— comme si l’outil privilégié des psychologues était la
sympathie, parce qu’autrui est un autre moi-même (*)
— “mais devant ce monde inerte, qui ne vit pas de notre vie” —
le monde des choses — “qui ne souffre d’aucune de nos peines et
que n’exalte aucune de nos joies, nous devons arrêter toutes les
expansions, nous devons brimer notre
propre personne. Les axes de
la poésie et de la science sont d’abord inverses. Tout ce que peut
espérer la philosophie, c’est de rendre la poésie et la science
complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits. Il
faut donc “opposer — c’est là pour ma part objet de désaccord,
ce terme “opposer” est un poncif — “opposer à l’esprit poétique,
expansif, l’esprit scientifique taciturne pour lequel
l’antipathie préalable est une saine précaution”. Comme si le poète
était expansif mais nul du point de vue des connaissances, la poésie
et plus généralement les arts peu riches, peu denses en matière de
connaissances, en revanche l’esprit scientifique riche en
connaissance, certes, mais antipathique, austère etc ; on a là un
poncif, me semble-t-il, un cliché, dont les raisons peuvent
s’expliquer mais il côtoie dans ces textes des analyses pointues
qui appellent une attitude active. Il n’y a aucune révérence à
avoir envers de tels textes et c’est ce qui fait leur importance. Sixième remarque :
l’invention. Je suis parti de l’anomalie. Cette
anomalie montre qu’il y a des obstacles à la problématisation,
comme dit Bachelard, des obstacles épistémologiques ; mais il y a
dans la problématisation une part d’invention
que j’appellerai une invention savante. Problématiser, c’est tenter de
trouver la bonne question à travers un processus qui en comporte
toute une série qui sont mauvaises, qui sont des impasses, qui
conduisent à des erreurs. Il y a donc une invention proprement
savante, le texte de Claude Bernard peut nous aider de ce point de
vue. (*)
Claude Bernard écrit dans ce texte :
“On a souvent dit que pour faire des découvertes, il fallait être
ignorant. Cette opinion fausse cache en elle-même une vérité”.
Quelle vérité ? Celle-ci : si un esprit est submergé par une théorie
préalable, par une certitude absolue d’une théorie préalable,
bref, si un esprit est dogmatique, il n’est pas préparé à faire
des découvertes. C’est-à-dire très exactement que le dogmatisme
stérilise l’invention savante. Le dogmatisme est le stérilisateur de
la pensée savante. Pourquoi ? Parce que si l’on adopte une attitude
dogmatique, et elle ne fonctionne pas qu’en politique ou que dans le
champ des sciences humaines, on s’attend à des rapports entre les
objets et entre les phénomènes, à des rapports prévus et donc,
l’imprévu ne fait pas anomalie ; on cherche à toute force à le
faire rentrer dans la généralité. L’imprévu se trouve raboté,
en quelques sortes, élimé, il n’est pas vécu comme tel. On essaie
de trouver l’explication à l’intérieur de la théorie qui ne
peut pas avoir tord. Cela est relativement connu, fréquent, on a de
nombreux cas en tête. Mais Claude Bernard dit autre chose,
vers la fin du texte, qui en est le symétrique : “Mais hâtons nous
de dire qu’il ne s’agit point ici d’élever l’ignorance en
principe”. Autrement dit, nous ne sommes pas dans un champ de tout
ou rien. Le contraire du dogmatisme n’est pas l’ignorance. Et
s’il est vrai que le dogmatisme stérilise l’invention savante,
l’ignorance stérilise à sa façon l’invention savante. Claude
Bernard écrit : “Plus on est instruit, plus on possède de
connaissances antérieures, mieux on aura l’esprit disposé pour
faire des découvertes grandes et fécondes”. Le dogme est un système, clos, d’idées.
Pourquoi s’est-il clos ? Pourquoi s’est-il fermé sur lui-même ?
Ce sont là des raisons socio-politiques y compris dans les sciences
; des raisons culturelles, sur lesquelles mon propos ne s’étend
pas. Mais ne confondons pas théorie et dogme, parce que la théorie
est nécessaire ; elle est un réseau dense mais ouvert de concepts.
Mais il n’y a pas d’invention savante, invention dans une démarche
scientifique, sans la mise en œuvre d’un réseau de concepts.
L’invention n’est pas une affirmation nue : “c’est ainsi”.
C’est une affirmation munie de son cortège d’arguments. Et cela
se construit à l’intérieur d'un réseau de concepts. Le problème
est de garder un réseau ouvert de concepts, bien sûr, sans clôture,
mais un réseau de concepts. Et de ne pas confondre non plus,
ouverture d’esprit et ignorance. L’ignorance, et là, la jonction
Bachelard / Claude Bernard pourrait se faire — Bachelard était un
grand lecteur des textes théoriques de Claude Bernard —
l’ignorance n’est jamais un esprit vide mais un esprit vieux, un
esprit plein d’idées fausses, plein d’images inadéquates.
C’est vraiment aussi la découverte de Socrate et de Platon. Il
n’y a pas de vide mental. Le savoir ne coule pas d’un esprit
savant vers un esprit vide qui serait celui de l’élève et qui se
laisserait imbiber ; il s’agit de recomposer, de restructurer.
L’ignorance est du plein. D’où la difficulté éducative, effectivement. Pour le dire autrement, on n’évite
pas la critique ; il n’y a pas de voie royale de l’invention
savante. On n’évite jamais, ni pour les autres ni pour soi-même,
le moment critique ou le moment de la critique. On ne peut pas
croire qu’on problématise mieux à partir de rien et en ce sens on
a besoin d’instruction théorique. Einstein, au moment de ses découvertes
sur la relativité n’était pas l’universitaire le plus éminent,
mais il était un mathématicien ayant une formation de physique, il
était parfaitement au point des problèmes que posait la théorie de
la lumière. Ce n’est pas l’autodidacte ignorant
qui produit la théorie. Einstein est au contraire un homme très
informé, et il n’est pas le seul. Paul Langevin, de son côté, à
la même époque cherche la même chose. A un moment des calculs,
Einstein va adopter une équation plus élégante, comme disent les
mathématiciens, c’est-à-dire une équation qui permet d’aller
plus vite à la réponse. On ne problématise pas mieux parce
qu’on ne sait rien, mais on ne peut pas croire symétriquement
qu’on problématise définitivement bien parce qu’on sait une théorie. Septième remarque :
Le problème est toujours singulier. On ne problématise pas par déduction
à partir de définitions. Car si les définitions sont déjà bonnes,
le problème est quasi résolu. Dans la recherche, la définition
adéquate est à la fin. D’où l’illusion du manuel qui a
toujours tendance, pour ne pas piéger l’élève, à mettre la bonne
définition au début, ce qui donne l’impression que la définition
étant connue, les propriétés suivent dans un ordre déductif.
Mais le manuel de ce point de vue est à l’opposé de la démarche
de recherche, de problématisation. C’est un peu l’expérience
autobiographique que nous conte Langevin. Voilà, il prépare une leçon
universitaire sur l’eau oxygénée. Des manuels lui exposent ce
qu’est l’eau oxygénée et déduisent ses propriétés. Alors,
que fait-il ? Il va chercher le mémoire de Baron Thénard, c’est-à-dire
du physicien qui, au début du XIXè
siècle a découvert la propriété de certaines eaux de porter en
dissolution davantage d’oxygène, et de pouvoir le libérer dans
certaines conditions. Ces mémoires font état de ce qu’on appelle les
tâtonnements de la recherche, c’est
là que la problématisation est vivante. Langevin, dans des
formulations qui ne sont pas éloignées de celles de Bachelard écrit
: “Je m’aperçus que les choses les plus intéressantes, étaient
là, dans les tâtonnements de la recherche”, et il termine en
disant : “c’est ce qui a le mieux représenté l’aspect
vivant”. La vie de l’esprit, pour tout dire, est du côté de la
problématisation, de l’invention, pas du côté de
l’exposition. Et de ce fait, la problématisation
n’est pas une application de généralités. C’est un nouveau problème de
comprendre pourquoi une généralité vaut dans ce cas, pourquoi
celle-ci dans ce cas-ci et pas telle autre. Et donc, problématiser ce
n’est pas appliquer. Cela ne veut pas dire que la généralité ou
les connaissances générales ne servent à rien ; mais même en
possession de connaissances générales, de concepts généraux, de théories
générales, la problématisation n’est pas de les appliquer, elle
est de comprendre la singularité de cet objet-ci. Ceci nous renvoie au texte de Pascal
Lainé, ce romancier qui a écrit “La Dentellière”, ici, “L’irrévolution”,
un texte de 1971. Professeur de philosophie dans un lycée technique,
il parle, il inflige du discours, certain qu’il est d’être
compris dès lors que le raisonnement est clair. Là, il va être confronté à une
situation inverse : ses élèves ont un problème de dessin industriel
et ils sont là, groupés autours du dessin industriel à se montrer
des choses sur le dessin et il leur demande : quel est le problème ?
et les élèves de ce cours de dessin industriel qui sont aussi les
siens, n’arrivent pas à formuler par des mots, ils lui montrent des
lignes, et lui, dit : “Je ne comprends pas, dites-le moi”. La
chose est intéressante sur le fond et elle porte une ambiguïté. Il
s’agit du rapport entre la résolution d’un problème et sa
verbalisation. La verbalisation n’est pas l’équivalent du problème.
Le passage par le discours a son efficacité propre, le discours
permet notamment une économie d’énergie pour penser l’abstrait.
Le discours a cet avantage de concentrer l’abstraction et sans
doute de la permettre avec une économie d’énergie. Mais demander
qu’un problème de dessin industriel, un problème technique qui a
sa solution comportementale par des gestes, par des fabrications soit
remplacé par une verbalisation, au fond ce ne serait même plus la
peine de le faire puisqu’on pourrait le dire, est une démarche un
peu vaine. Il y a dans la résolution d’un problème des moments où
l’abstraction est irremplaçable et d’autres où elle serait
superflue. Dans ce texte, à plusieurs reprises, Pascal Lainé interprète
cette difficulté de ses élèves à nommer le problème, à verbaliser
le problème, comme un manque : “une parole emprisonnée”, “un
discours enroulé sur lui-même”, “la marque sensible de la sujétion
morale et sociale de mes élèves”, et là, il fait allusion à la
population des lycées techniques ; il termine d’ailleurs d’une
manière assez redoutable dans le dernier paragraphe : “Avec leurs
“dessins industriels” — il met entre guillemets et avec ces
guillemets il montre que lui-même ne sait pas très bien ce que cela
veut dire — “mes potaches se révèlent beaucoup plus aptes à
parler aux choses qu’avec leurs semblables”. Il interprète ce
problème théorique du rapport entre la
résolution d’un problème et sa verbalisation en
termes de supériorité et d’infériorité sociales. Pèse ici une véritable idéologie
sociale pour laquelle le discours vaut mieux que l’accomplissement
gestuel ou comportemental, idéologie de la division du travail qui
donne un privilège au discours. Cela ne veut pas dire non plus que le
discours ne sert à rien. Il a sa fonction propre qui est
la puissance d’abstraction ; il est donc nécessaire à
certains moments, il ne l’est pas à d’autres, mais ce serait un
exercice un peu vain que de vouloir les superposer toujours. Voilà sept questions aux confins un
peu douteux entre épistémologie, recherche, pédagogie : que le
terrain premier est construit, que le problème est une démarche qui
articule questions et données, que l’anomalie est déclencheuse,
que le premier rapport fait obstacle à la perception de l’anomalie,
il y a là un conflit à résoudre, que ceci est intéressant pour une
meilleure connaissance du réel mais aussi pour un élargissement de
son horizon, que l’invention savante évite le dogme mais ne prône
pas l’ignorance première, et enfin, qu’un problème est toujours
singulier et que le fait de le verbaliser n’est pas nécessairement
sa résolution même si la part verbale intervient dans la résolution. Second moment :
“Qu’est-ce qu’un problème ?” Si l’on n’y voit
qu’une collection de données, on peut difficilement construire une
définition du problème. Si l’on se borne à dire qu’il
consiste en une question, là encore, on a du mal à le définir.
Alors, je le prendrais par l’autre bout, c’est-à-dire du côté
de la solution. Sauf fautes
individuelles, des accidents, un problème qui serait insoluble,
c’est-à-dire qui ne permettrait aucune solution alors que sa
fonction est d’amener à une solution, serait à mes yeux un faux
problème. C’est-à-dire pas un problème du tout. La solution est
l’aboutissement du problème. C’est la solution
qui rend compte du rassemblement de ces données-là. Pourquoi ces
données-là ? Parce qu’au bout, dans la solution, elles sont
nouées. Dans la solution, les données apparaissent comme le
contenu suffisant. Mais la solution rend compte aussi de la forme de
la question : il y a une forme pertinente de la question,
c’est celle qui débouche sur la solution. Donc, la solution
m’apparaît comme la vérité du problème ; c’est elle qui fait
l’unité des données, contenu suffisant, et de la question, forme
pertinente. La solution est, au
fond, l’unité de ce qui est pensé et de celui qui le pense,
l’unité du pensant et du pensé ; l’unité de ce qui est fait et
de celui qui le fait. Lorsqu’on a la
solution, la structure de l’objet enfin résolu et la démarche qui
résout ne font qu’un : c’est dans ces termes-là qu’il faut
expliquer la chose, elle est faite ainsi, et c’est cette démarche
qui le montre. C’est pour cela qu’une solution, à mon sens,
n’est pas grand chose sans la résolution, c’est-à-dire le
mouvement de l’unification dont je viens de parler. La solution est dans
le problème et le problème est dans la solution. La solution est
dans le problème parce que la solution est construite en et par lui :
en dehors du problème, elle n’existe pas. Et le problème est dans
la solution puisque la solution n’est pas simplement quelque chose
de connu, un fait. La solution est une construction, la résolution
qui permet de montrer que c’est ainsi. Le problème est donc
une question. Toute question
n’est pas un problème, parce qu’il n’est pas sûr que toute
question obtienne une réponse. Ce n’est pas parce que le
mouvement est interrogatif que les termes en sont adéquats, corrects,
bien formés ; donc la réponse n’arrive pas toujours. Mais si une
question n’est pas un problème, le problème, lui, est une
question. Je distingue une
mauvaise réponse et une mauvaise question. Une mauvaise réponse est
une erreur, mais une erreur est décelable et rectifiable. Il y a donc
une vertu de l’erreur, celle d’avoir été un essai. Il faut
corriger, donc une mauvaise réponse n’est pas inutile ; elle permet
de réfléchir, au deuxième degré : pourquoi l’ai-je faite ?
Pourquoi celle-là ? Ce peut être un symptôme, quelque chose que
j’ai introduit et qui n’aurait pas dû y être. Une mauvaise
question en revanche, je dirais plutôt que c’est une errance, elle
peut mener très loin, elle ne mène nulle part. Le problème est donc
une question construite, qui aura une solution si on a établi les
données pertinentes dans une forme inventive. Toutes ne le sont pas,
il y a donc des essais, des échecs au fil de la problématisation. En
ce sens, il n’y a pas de problème naïf c’est-à-dire de
problème à partir de rien, spontané, et nous savons bien qu’il y
a toujours un savoir antérieur, nous ne pouvons pas feindre qu’il
n’y en a pas, que notre besace serait vide, et que les problèmes
s’élèveraient un peu magiquement comme des émanations de la
curiosité pure. Mais en même temps, un véritable savoir qui permet
de soulever de nouveaux problèmes n’est pas une collection de résultats.
Il faut que ce soit un savoir un tant soit peu intériorisé, dans
lequel il y ait un mouvement de pensée. Remarque : voici
peut-être une piste pour réfléchir
sur l’intuition ou ce qu’on a l’habitude
d’appeler l’intuition, l’intuition de l’invention,
l’intuition de la découverte, etc., le sentiment d’une trouvaille
immédiate, une trouvaille dont on a une expérience immédiate, dont
on n’a pas vu venir le parcours,
ou alors une préformation de la réponse (“j’avais le
sentiment depuis longtemps que c’était cette voie-là, je n’ai pu
le construire que tardivement mais depuis longtemps, j’avais le
sentiment que c’était la piste, l’intuition”). Expérience effective,
mais comment l’interpréter ? On en tire souvent
l’idée que cela ne passerait pas par la médiation d’une
recherche ni d’un langage ni d’un mûrissement ; on en vient même
à supposer une faculté propre de l’invention puisque si elle ne
suppose rien de tout ça, c’est qu’elle renverrait à une faculté
propre, la faculté d’intuition. Mais après coup, ce qui a été
dit intuitif, est toujours développable en un discours et
l’intuitif lui aussi s’avère construit. L’intuition est l’expérience
d’une pensée en mouvement qui ne connaît pas ses conditions déterminantes,
le vécu de méconnaissance des conditions déterminantes du processus
suivi. Je ne dis pas qu’on gagne toujours à l’élucider, mais néanmoins
je ne me sens pas en mesure de dire que l’intuition serait une
fonction distincte. Poser un problème :
une question chargée de données. Pour le problème, ce
sont les données, cela ne veut pas dire que pour la personne qui
problématise, les données sont données, elles sont à construire.
Ce sont plutôt, si on voulait changer le vocabulaire, les éléments
du problème, les facteurs du problème. Les données ne sont pas un
rassemblement de données déjà là, c’est peut-être là
l’ambiguïté de la notion de donnée. Ce qui est déjà là peut être
tout à fait inopérant. Prenons Copernic, le premier moderne à
avoir pris comme hypothèse mathématique en 1543 que ce n’est pas
le soleil qui tourne autour de la terre mais la terre qui tourne
autour du soleil. Que faire de la donnée manifeste depuis le début
de l’histoire humaine, que tout le monde a toujours vu le soleil
tourner autour de la terre, qu’en faire ? Rien. Il ne faut pas la
mettre dans le problème, c’est au contraire plus tard qu’on
expliquera comment le spectateur embarqué sur un mobile, voit
toujours le reste tourner autour de lui où qu’il soit. En revanche,
il y a des données qui ne sont pas là et qu’il faut produire,
qu’il faut dégager. La mesure sert souvent à cela. Mesurer est une
activité qui peut montrer des constantes quantitatives ou des
rapports quantitatifs entre des phénomènes qui qualitativement ne
semblent pas avoir de rapport. Mesurer produit des données et ce sont
des données opératoires. Les données sont le
matériau du problème, ses éléments, ses facteurs. Mais ce ne sont
pas à vrai dire les données qui font le problème. C’est la problématisation
qui trie ses propres données. La question problématisante
fonctionne de façon structurante, elle élimine les données
parasites, en revanche, elle suscite des données opératoires
qu’elle n’avait pas. Fonction structurante, on l’appelle quelque
fois idée ; d’autres disent schème : la question organise autour
d’elle ses propres données. Ainsi, la mécanique
de Newton tient la masse du corps en mouvement pour constante.
Einstein montre que pour des vitesses proches de celle de la lumière,
la masse devient variable. Elle est variable, même à des vitesses
très petites, mais pour des vitesses aussi basses, la variation de
masse est infime. Ainsi, d’un côté,
Einstein donne tort à Newton, puisque Newton disait la masse constante,
mais Einstein ajoute : si Newton avait su cette variation, étant donné
qu’il travaillait sur des mouvements de vitesse très faible par
rapport à la vitesse de la lumière, cette variation de masse
l’aurait encombrée, il aurait dû la négliger. On voit donc bien là
que c’est la question qui génère ses propres données. Il ne
s’agit pas de dire : il y a variation de masse ou il n’y a pas
variation de masse. Mais si vous vous occupez de trains, il n’est
pas nécessaire de la prendre en compte et pourtant il y en a une ; en
revanche, si vous vous occupez d’un grain de lumière, du photon,
cela devient nécessaire. C’est la question même qui structure ses
propres données. On ne peut alors que rejeter la notion de méthode,
en tous cas dans son sens courant : l’idée d’une démarche générale,
pertinente pour des objets divers, un automatisme qui économiserait
la problématisation puisqu’on n’aurait plus qu’à appliquer, idée
cartésienne un peu abâtardie, est devenue dominante ; mais, me
semble-t-il, elle n’existe pas ou en tous cas quand on a voulu
s’en servir elle a toujours été inadéquate. Les chercheurs
n’utilisent jamais la méthode qu’ils disent après coup avoir
utilisée. Il faut prendre garde de ce point de vue, aux textes
d’après coup qui sont des théâtralisations de ce qui s’est passé.
Ils n’utilisent pas la méthode dont ils disent qu’ils se sont
servi ou alors, s’ils en avaient une, ils l’ont aménagée,
transformée, bref singularisée : ils ont fait même à leur insu, la
démonstration que le problème est singulier. Les erreurs sont fécondes Je ne milite pas pour
éviter les erreurs, ni les échecs. Les erreurs sont fécondes,
lorsque ce ne sont pas des errances, mais des erreurs, c’est-à-dire
des essais de problématisation. Pourquoi, cet essai de problématisation
qui parait correct pendant un certain temps, débouche-t-il sur des
erreurs ? Le reconnaître comme faux et le rectifier est, à
mon sens, la vie quotidienne du problème. Le problème passe
par plusieurs tentatives, qui sont des traversées d’erreurs, et
l’importance de l’erreur est double. Elle dit ce que la solution
n’est pas, l’erreur balise donc notre ignorance, elle la cerne.
L’erreur est quelquefois utilisée sciemment, lorsqu’on bâtit une
hypothèse à laquelle on ne peut répondre que par deux,
trois, enfin un petit nombre de réponses, lorsqu’on se met
dans ce qu’on appelle une position d’aporie : ceci, cela,
et la réponse n’est ni ceci, ni cela. On n’a pas résolu, mais on
sait qu’il faut chercher autrement. C’est ici la vie, la chaire même
de la problématisation : on n’a pas d’emblée la bonne
formulation du problème et pour éviter l’errance interminable qui
mène très loin mais qui ne mène nulle part, on tente de ramener ce
problème à un nombre restreint de cas, parce qu’alors, on
cherchera dans “n” cas ce qui fait buter. De sorte que la formule
élaborée du questionnement (un lien très fort entre la recherche
des données et l’élaboration de la bonne question), même
lorsqu’elle apparaît erronée, lorsqu’elle donne des réponses négatives,
permet d’interpréter cette erreur. Formuler des questions en deux
voies, en aporie, ni ceci, ni cela, permet donc de retravailler au
carrefour puisqu’aucune des voies ne convient. Il y a là des
processus qui nous renverraient à la logique, à la terminologie, à
l’heuristique, tous les processus d’invention pour qu’une forme
dise non seulement si elle est la bonne mais aussi pourquoi elle
n’est pas bonne. On fait une autre découverte en problématisant :
toutes les solutions cohérentes ne sont pas efficaces ou ne sont pas
vraies ; celui qui problématise rencontre des formes de question qui
ne marchent pas, il doit s’interroger sur leur échec, il rencontre
des données qui parasitent, ou au contraire, il manque des données
dont il aura besoin et il lui faut les élaborer. Ce sont les hommes
qui posent les problèmes, mais, à vrai dire, ce sont les problèmes
qui font leur chemin en nous. Nous sommes, au fond, menés par eux, il
n’y a pas d’arbitraire dans la position d’un problème, il y a
un certain nombre d’erreurs à traverser, le processus de l’erreur
est inévitable comme le processus de la rectification, jusqu’à ce
que se construisent peu à peu et la bonne forme de question et les
données opératoires. Le problème se pose en nous, se fraie sa voie
au milieu de tous les obstacles que nous lui dressons, le langage
courant, la sensation première, etc. Il se fraie sa voie. Il y a en
ce sens un caractère très objectif des problèmes ; la
plupart des chercheurs insistent sur ce point : la recherche de la
bonne forme, peu à peu la découverte de la structure adéquate,
celle qui s’impose. Sèvres, 4 décembre 1990 1 Je ne veux pas dire par là seulement dans les sciences. J’appelle démarche scientifique une sorte d’attitude mentale dirigée sans cesse vers plus de rigueur et plus d’objectivité, démarche mise en œuvre dans les sciences mais que l’on ne trouve pas que dans les sciences. (*) Claude Bernard, médecin du XIXè siècle, l’introducteur de la démarche expérimentale dans la médecine. Même si certaines de ses découvertes sont aujourd’hui dépassées, il a façonné l’image que nous avons de la médecine, c’est-à-dire une discipline qui comporte une recherche biologique, une expérimentation sur la matière vivante. Je rappelle ici un fait de l’histoire des sciences extrêmement intéressant : la naissance des sciences modernes est une naissance décalée contrairement à ce que disent certains auteurs comme Descartes, qui pendent qu’avec une bonne méthode le savoir avancerait uniment, l’histoire des sciences montre que les obstacles épistémologiques présentés par différents champs du réel, à la démarche problématisante ne présente pas la même résistance ( d’abord par la physique avec Galilée puis la chimie de Lavoisier à la fin du XVIIIè siècle, ensuite la médecine expérimentale, Marcellin Berthelot, Claude Bernard au milieu du XIXè siècle ). |