Leïla Sebbar interviewée au collège de Grez-en-Bouère par des élèves de 3ème

Le mardi 28 mars au matin, Leïla Sebbar, écrivain de père algérien et de mère française, s’est livrée aux questions des classes de 3ème A, puis de 3ème B, (compte-rendu rédigé par ces élèves en vue d’une publication dans la presse locale ; ill. des élèves de 4ème du collège F. Puech de Laval.))

Les deux guerres d’Algérie

Le sujet brûlant et souvent tabou de la guerre civile qui se déroule actuellement en Algérie a été traité dans les deux classes de 3ème, avec la lecture et l’étude de deux nouvelles de Leïla Sebbar, La photo d’identité et La Jeune Fille au Balcon en cours de français, avec notamment l’élaboration de panneaux descriptifs relatant cette guerre civile en classe de 3e A, et la création d’un molologue intérieur, en 3eB, sur des photos prises pendant la guerre d’Indépendance de l’Algérie (1954-1962). Les deux classes ont également travaillé sur un questionnaire de recherches sur la guerre d’Algérie dans le cadre du C.D.I, cela en prévision de l’événement tant attendu du 28 mars.

De 10 heures à midi, ce mardi 28 mars, Leïla Sebbar s’est entretenue avec nous, les élèves de 3eB, à l’initiative de Mme Maridet, documentaliste du collège et avec notre professeur de français, Madame Gohier.

Les livres (nouvelles, essais, romans) de Leïla Sebbar ont presque tous un point commun : le thème principal en est la guerre, de façon claire ou détournée ( la guerre d’Algérie de 1954 et la guerre civile actuelle : “Les histoires que je raconte m’aident à réfléchir, j’y traduis les conflits que je n’ai jamais eus, par exemple avec mes parents, les conflits générationnels dont je ne me souviens plus, ce qui veut donc dire qu’ils n’étaient pas graves. Toujours, il y a ce dialogue avec les parents, jusqu’à ce qu’il y ait une rupture, et l’enfant devient alors un sujet libre.”

Les différences d’interprétation

Tout cela fait que parfois, dans la quinzaine d’oeuvres rédigées par l’auteur, des points communs, voire identiques, ressurgissent. Par exemple dans La Photo d’Identité et Le Monologue du Soldat, nouvelle extraite du recueil Le Baiser, une élève avait vu des points communs : le silence du père avec son enfant, le fait de ne pas vouloir lui raconter l’histoire de son immigration, la photographie. Mais Leïla Sebbar n’était pas tout à fait d’accord : “Il n’y a absolument aucun rapport entre ces deux oeuvres, en tous cas, je n’en avais pas fait le rapprochement. Mais il est vrai que certains thèmes m’obsèdent” De même, nous avons pu confronter ce que nous ressentions avec le point de vue de l’auteur. Par exemple, dans La Photo d’Identité , on pourrait croire, d’après les remarques de Yacine, que l’enfant a honte de son père : “Vous êtes bien plus sévères que moi ! Mais je ne pense pas que Yacine ait honte de son père. Pour moi, ces remarques montrent que Yacine ne veut pas lui ressembler. Il veut juste ne pas être pauvre, ni travailler à l’usine, parce que c’est trop dur, ni fumer du tabac gris. Mais il ne voit pas que des défauts à son père : il ne boit que du café. Il n’est pas alcoolique alors que d’autres personnes pourraient le devenir dans la même situation. Mais chaque lecteur est libre d’intrépréter cela comme il veut”.

La main maudite

La culture musulmane est présente partout dans les oeuvres de Leïla Sebbar, par exemple avec la croyance de la main gauche” maudite” : “C’est basé sur une réalité, pas seulement dans le monde musulman, mais aussi sur tout le bassin méditerranéen. Dans le cas des musulmans, la main gauche est celle qui lave le “derrière” lors du rituel des ablutions (*), avant chacune des cinq prières quotidiennes, pour se” purifier le corps et l’esprit”. De même, dans toutes les religions, la main gauche est celle du diable, elle est mauvaise. D’ailleurs, en latin, la main gauche est appelée “sinistra”. Dans certaines écoles, on interdisait aux enfants d’écrire de la main gauche. Mas cette pratique s’est arrêtée après une étude faite par des psychologues qui disait qu’il ne fallait pas contrarier les gauchers. A l’heure actuelle, environ 10% des personnes vivant sur terre sont gauchers”.

Un auteur entre les deux rives

Après l’Indépendance, avec le climat qui règnait alors en Algérie, il n’était pas bon d’avoir une mère française, alors les parents de Leïla Sebbar, ont envoyé leurs filles continuer leurs études en France. Ses parents, eux, sont restés en Algérie, sa mère pour enseigner, son pére comme inspecteur de l’Education Nationale, jusqu’en 1970, puis sont venus en France pour leur retraite. Malgré ses racines paternelles algériennes, Leïla Sebbar a déclaré : “Oui, bien sûr, je suis française. Mais je me trouve un peu entre les deux rives, française et algérienne. Je vis en France. Bien sûr, je voudrais retourner en Algérie, mais pas pour y vivre. Ce serait trop dur. Regardez, par exemple, à Alger, on compte une seule librairie pour plusieurs millions d’habitants. De plus, la liberté d’expression n’est pas la même qu’en France”.

Avez- vous déjà reçu des menaces ...?

La question qui brûlait les lèvres a été posée : “Avez-vous déjà reçu des menaces des intégristes musulmans ?" : ”Non, moi non, mais certains de mes amis qui sont restés en Algérie en ont reçues. C’était souvent des intellectuels qui avaient un fort pouvoir de critique. Mais quand ils en ont reçu, beaucoup sont venus en France comme exilés ou réfugiés politiques. D’ailleurs, ma mère était inquiète quand je publiais un nouveau livre. Elle avait peur que les intégristes m’envoient une lettre de menaces. Mais en France, on est bien protégé”.

La question du voile

Pour clore l’interview, une question qui attise la polémique a été remise en question, celle du port du voile et de l’opinion de l’auteur : “C’est une question très difficile. Moi-même, je n’ai jamais été soumise au port du voile, étant donné que ma mère n’est pas musulmane. Mais cette coutume n’est pas imposée par l’Islam. Cela a été très exagéré par les hommes qui ne voulaient pas que leurs femmes soient portées à la vue de tout le monde. Il faut savoir qu’en Algérie, les femmes appartiennent à leur mari ou leur clan (cette situation existe un peu partout). Elles n’ont quasiment aucun droit, et elles sont obligées de porter le voile”.

Pour terminer, deux élèves de 3ème B ont lu un florilège de paroles tirées d’une oeuvre de Leïla Sebbar : La Photo d’Identité.

(*) Les ablutions sont un rituel islamique au cours duquel les personnes se lavent avant de prier, pour se purifier le corps et l’esprit.

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